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     Au-delà du bagage chromosomique,  on devient femme, oui, Mme de Beauvoir. Etre femme est un rôle social dévolu, et même quand on croit avoir toute latitude pour inventer sa vie.


Au hasard des échanges virtuels, j’ai été mise sur la piste des écrits de Paola Tabet, une anthropologue. Je n’ai pas encore mis la main sur ses livres et ses articles, mais ce que j’en perçois à travers une interview retranscrite me donne bien envie d’en faire mes prochains achats. Cet éclairage me donne des clés importantes pour consolider ce que je ne faisais que pressentir jusqu’ici.


Et surtout cela me reflète enfin une image ordonnée d'une trajectoire personnelle apparemment en puzzle dispersé et torturé ; alors qu’elle est faite d’actes pondérés, puis de réflexions denses menées à partir du moment où j’ai pu utiliser mes forces ailleurs qu’en automatismes défensifs.


Dès lors se dessine la  cohérence absolue de choix personnels qui paraissaient jusque là avoir été faits par défaut et sans vision d’ensemble: ne pas me marier, ne pas avoir d’enfants, éviter le couple (du moins dans sa forme traditionnelle) –  qui plus est, définis sur le mode négatif. La seule subversion que je ne présente pas, c’est l’homosexualité ; dommage, j’aurais aimé avoir encore ça en magasin…

 


     Tabet examine les relations sexuelles entre hommes et femmes dans le cadre des rapports sociaux de sexe et débusque un mécanisme qu’elle appelle l’échange économico-sexuel , comme point central des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, et en un continuum sur lequel on trouve aussi bien la prostituée que l’épouse et la mère de famille.


 De même, à la lumière de ce concept, elle examine la construction de la sexualité des femmes, et débouche sur  la notion de sexage, comme appropriation apparente, mais attribution, en fait, d’une identité sexuelle préformatée.


Ce qui nous mène au niveau politique, en passant par la loi, émanant elle-même de la morale ; soit les us et coutumes en vigueur dans une société donnée, et à un moment donné.

Le discours sur l'usage légitime ou illégitime qui peut être fait du corps des femmes est en effet majoritairement détenu par les hommes. Ce discours est à la fois une énonciation des rapports de pouvoir et des instruments de conditionnement et d'imposition de ce pouvoir. Il est donc politique, car « politique » désigne dans son sens plus large, celui de civilité, qui indique le cadre général d'une société organisée et développée, ou sa constitution et concerne donc la structure et le fonctionnement (méthodique, théorique et pratique) d'une communauté, d'une société, d'un groupe social ou encore la pratique du pouvoir et son discours.

 


Mon travail


     Mon bac en poche et la rupture avec le nid d’origine confirmée, trouver une indépendance financière est devenu prioritaire. Par besoin de sécurité, pour attraper la première branche qui m’a parue être assez solide, je suis devenue infirmière. Encore à présent, c’est une fierté de pouvoir affirmer qu’à 19 ans, j’étais autonome du portefeuille : je m’étais arrangée pour intégrer une école qui rémunérait ses élèves, et ma rente d’orpheline complétait assez bien le défraiement perçu - on nous utilisait pour faire le travail d’aide-soignante auprès du 4ème âge.


Rapidement gênée aux entournures par les préjugés professionnels de la corporation (qui se débattait déjà pour faire d’un métier de services une profession certifiée « bachelor »…), les attentes discrètes de ma famille (quand nous présentera-t-elle son futur mari ? infirmière, c’est bien, elle saura bien s’occuper de ses enfants), et les jauges sociales qui pesaient sur mon rôle et ma fonction (petit salaire, discours émerveillé sur la vocation, mais gonflant, surtout de la part de qui n’a jamais prodigué de soins intimes à des inconnus…), à 30 ans je me retrouve sur les bancs d’université guidée par ma soif d’autre chose. Je n’y reste que le temps de me rendre compte que le panier de crabes est surpeuplé, et que ceux qui s’en sortiront sont ceux qui ont du pouvoir, légitime ou plus dissimulé.


A 42 ans, le fruit est mûr, soigné et arrosé par des années de tranches de thérapie – que je regarde avec reconnaissance : comme la vie ne m’a pas offert de parents capables de me guider et me soutenir, j’ai cherché ailleurs. Et j’ai rétribué des personnes hautement capables de me refléter ce que je pouvais travailler en moi, tout comme de me désigner mon espace de liberté intérieure ; j’ai donc été moins soumise aux formatages instillés par une vie de famille « usuelle ».

Bref, me voilà embarquée pour la grande aventure qui consiste à apprendre un métier qui m’attire, où je pourrai développer mes aptitudes ; 4 années et demi à tirer le diable par la queue, certes ! mais pour obtenir un épanouissement professionnel et personnel.


     La profession que l’on choisit n’est pas seulement une question de compétences ou de goûts, mais de possibilité de plus ou moins bien vivre, voir plus prosaïquement, de survivre. Il y a des professions réputées féminines et d’autres masculines, même si cette jauge bouge légèrement ces dernières décennies. Avec une nette tendance, pour les femmes, à être cantonnées dans des métiers dits de service ; ou sinon, plus facilement dans des voies de garage. Ce n’est pas grave, n’est-ce pas, si ce n’est pas trop bien payé : de toute façon, ce sera le salaire d’appoint puisque la sécurité matérielle du mariage les attend. Et ce n’est pas plus mal : on oublie rarement comment s’acquitter de services, alors que des produits ça évolue constamment. Pas besoin donc  de se soucier de rester concurrentielle, car pour laver et nettoyer, l’élément principal c’est l’huile de coude - indémodable.


     Dans bien des sociétés, les femmes dépendent d’un homme pour avoir accès aux ressources indispensables à la vie, quand leur sexe leur interdit par droit coutumier ou par tabou, d’avoir accès aux outils de chasse par exemple.  Même dans les sociétés occidentales industrialisées où les femmes trouvent plus de moyens pour gagner leur vie, elles ont souvent des emplois moins intéressants, et un accès au travail plus précaire que les hommes.



Mon non-mariage


     L’union conjugale me faisait peur, et pas question de me laisser cataloguer dans les Meter Pan ! Au nom de quoi entrer dans cette norme, je ne le voyais pas. Il y a un enjeu là-dedans, qui me heurte depuis toujourst : entrer dans un moule tapissé de poncifs qui m’atterrent, d’une part. D’autre part, n'avoir que cette alternative : être ou dedans… ou dehors du couple.


Chacun de ceux que j’ai formé a été hors-normes – mais non pas, et j’en récuse totalement l’idée, pour ne pas m’engager. Mon engagement a été de vivre chacune de ces histoires au maximum de ses possibilités : un ami qui n’aurait jamais dû devenir un amant, ni un colocataire, car nous avons ruiné notre lien par volonté de faire comme tout le monde / un garçon de douze ans mon cadet, avec lequel nous avons découvert ensemble du sexe merveilleux ; cette liaison navait aucune raison de subsister au-delà de son initiation / un américain se débattant, chez lui, là-bas, donc trop loin... dans les mêmes complexes problèmes d’identité familiale et sociale que moi.

 

      Non, n’en déplaise à ce que pas mal de monde m’a balancé - avec ce que je définirais par une « condescendance éclairée » - mais que j’ai pris longtemps pour la vérité, alors qu’elle n’était que la norme… non, je ne me suis pas arrangée pour éviter l’engagement en ne m’embarquant que dans des histoires qui avaient peu de chance de déboucher sur la dyade mariage-enfants : j’ai vécu mes coups de cœur, sans écarter d’entrée de jeu ces possibilités de bonheur. Et en évitant quelque chose de très tentant, par ailleurs : me mettre à l’abri financièrement. Une retombée de ce « refuge », et une chose qui me fait mal au coeur dans mon entourage, c’est de voir que les femmes se paupérisent dans la majorité des cas de divorce Je l’ai vu tant de fois  autour de moi : même mes copines qui ont des métiers créatifs doivent réduire leur train de vie, et ceci même quand il est loin d’être somptueux !

Sans compter le malaise palpable des couples où les femmes ont plus d’argent, un emploi plus important  que leurs conjoints ; c'est parfois pathétique de voir comment ces femmes compensent moralement cette position plus élevée, de fait « irrégulière »; ou, en tout cas, essaient.

 


     Dans son propre mariage, à partir de quand devient-on une pute ou un maquereau ? Mmmhh, ça dépend des règles de société où on vit, et comment on les transgresse. Ici comme chez les Hima d’Ouganda, être une pute a quelque chose à voir avec l’adultère; par contre, ici, un homme cocufié peut traiter sa femme de pute. Alors que chez les Hima d’Ouganda, entre autres, ce serait par le pouvoir de disposer de sa femme comme d’un objet : n’est pas pute celle qui couche avec celui désigné par son mari, mais bien celle qui a de son propre chef une relation avec un homme non-désigné par son époux.

Dans les deux cas, les règles et les mots qui désignent la personne qui les transgresse se fondent sur la famille, partant, la culture et la société. Le rapport social de pouvoir des hommes sur les femmes est mis en évidence, qui permet à un homme de réguler la sexualité de sa femme, et / ou de la stigmatiser publiquement.

Et pour finir, laissez-moi attirer votre attention sur un film très intéressant d'Alexandra Leclère, avec Nathalie Baye et Christian Clavier, « Le prix à payer ». Résumé en une phrase lourde de sens : « Pas de cul, pas de fric ! »

 


Faire des enfants – s’occuper des plus faibles


     De par ma profession, ce qui me permettait de gagner ma vie c’était de laver des gens inconnus, les nettoyer, les tenir propres, les nourrir et leur faire prendre des médicaments ; et en dehors de ça, d’être une super-organisatrice de tout ce qui permettait que tout cela soit fait.


La perspective de répéter ça avec des enfants me rebutait – de toute façon, j’ai préféré m’occuper correctement du seul enfant que je pouvais prendre en charge, et soigner : moi.


Digression : bien qu’il soit clair que passé le moment de la grossesse, la répartition du quotidien familial et toutes les tâches relatives aux soins au poupon, y compris le nourrissage au lait maternel, peuvent être partagés entre hommes et femmes, pourquoi ne le sont-ils pas plus ? « Au-delà de ce seuil, votre ticket genré n’est plus valable »… on peut rêver. A moins de rencontrer un partenaire insistant pour s’occuper de la progéniture tout autant que moi, je voyais bien où nous en serions arrivés…

 

     L’effet de mes journées d’infirmière était déjà assez lourd : décervelant, squattant mes forces et ma recherche d’identité. Comme le dit Tabet, « L’individualité est une fragile conquête souvent refusée à une classe entière dont on exige qu’elle se dilue matériellement et concrètement dans d’autres individualités ». Avoir la charge quotidienne d’un enfant instaure  des liens extrêmement puissants - qu'ils soient d’amour ou de haine - et marquant parfois profondément la personne, et parfois jusqu’à la spolier de son émergence: «Quand on est approprié matériellement on est dépossédé mentalement de soi-même », et voilà précisément comment je me serais sentie. [Et du moment qu’on s’occupe des enfants, cette même compétence est tout-à-fait réemployable (et largement ré-employée !) auprès des personnes âgées ou handicapées. On n’en sort pas si facilement, je vous le dis…]


A terme, même ma sexualité aurait été définie en grande partie par ce rôle ; et à cause de la grossesse, l’accouchement ou la césarienne, jusque dans les inévitables changements du petit bassin, les éraillures vaginales de l’accouchement, la déchirure du périnée ou l’épisiotomie, ou alors la cicatrice opératoire.

Merci bien, sans moi! Et en plus, même pas besoin de tout ça pour se faire renvoyer à la maternité: les gynécos me l'ont assez répété, mes douleurs menstruelles allaient probablement diminuer après la naissance de mon premier enfant... tarte à la crème pitoyable et malhonnête.  Quand je répondais "Et si je n'en fais pas, qu'avez-vous à me proposer?"

 

Un silence frisé et un sourire gêné.



Le sexe, ma sexualité, la séduction


     Il est quelque part communément admis que les hommes, au contraire des femmes, ont des besoins sexuels ;  et du coup, que les hommes ont droit aux services sexuels des femmes, d’évidence et de bon droit. Par contre une femme qui demanderait des services sexuels de la part d’un gigolo peut subir un certain degré de stigmatisation. Le système service-compensation ne fonctionne que dans un sens et c’est comme ça que les sociétés sont organisées. Un homme reste quelqu’un qui a accès à certaines choses, mais une femme sera  socialement flétrie -  même discrètement  - de se les approprier ; plus ou moins gravement selon les sociétés, et pour avoir montré une forme de liberté. Comme dit Tabet, « […] même dans les sociétés où il y a une certaine liberté dans la sexualité des jeunes générations, on voit les relations des filles comme quelque chose de positif si elles finissent par déboucher sur une vie « régulière ». »


En fait, même dans des espaces sexuels libertaires, on a l’impression que les individus sont rattrapés par la structure ; une de mes amies s’est mise à fréquenter les clubs échangistes et m’a appris que les filles ne paient pas pour entrer, au contraire des hommes. Ceci montre que ce ne sont  pas des lieux de sexualité égalitaire…


     Une autre retombée de la vision différentialiste de la sexualité - masculine pulsionnelle VS féminine sentimentale  – est que si l’homme a naturellement plus besoin de sexe, la femme doit donc le lui donner. Ce qui est considéré comme irrépressible doit être satisfait pour conforter la relation, donc s’impose au sein de celle-ci. Ce qui tend à expliquer pourquoi beaucoup de femmes acceptent des rapports sans en avoir envie.


A notre époque et dans notre culture, étant donné qu’il y a une recherche d'égalité sociale,  ainsi qu'un accès des femmes à des salaires plus ou moins convenables, l’échange économico-sexuel peut prendre des formes plus ou moins cachées.

Tiens, voilà mis noir sur blanc mon malaise devant toute invitation à souper masculine, que j’ai toujours déclinée à moins que la note soit partagée ou d'un paiement de service rendu…  Je refuse qu’un repas-sortie me charge d’inconfort, dans la mesure où je cogiterais ensuite jusqu’au moment des adieux, en me demandant comment j’aurais à signifier que je ne vais pas donner plus d’attention à ce type qui insiste si lourdement pour me payer une selle de chevreuil dans un des meilleurs restaurants de chasse ….


Je revendique par contre le pulsionnel, le goût du sexe pour lui-même, pour la recherche de sensations. De visiter à brûle-pourpoint et en bonne compagnie chaque buisson accueillant et toute cage d'escaliers pleine de promesses, tout comme de me préparer soigneusement pour me rendre à une partie de jambes en l’air, que je sache avec qui… ou pas encore.



Mon cul m’appartient.

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